Vérification de l’âge dans l’UE. La bataille réglementaire pour protéger les enfants du Far West numérique

Le séisme politique est là : alors que les réseaux sociaux se transforment en Far West numérique, les gouvernements agissent rapidement pour réguler l’espace digital. Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez n’a pas mâché ses mots lors du World Governments Summit à Dubaï : « Aujourd’hui, nos enfants sont exposés à un espace qu’ils n’auraient jamais dû naviguer seuls. Un espace d’addiction, d’abus, de violence, de pornographie, de manipulation, et encore plus de violence ». Peu de gens diraient le

calendar Feb Fri 27 2026

Après la décision historique de l’Australie d’interdire aux moins de 16 ans d’accéder aux plateformes numériques, l’Espagne a annoncé le début de son propre processus législatif[1]. Le Danemark et la France suivent désormais la même voie, prévoyant d’empêcher les utilisateurs de moins de 15 ans d’accéder aux réseaux sociaux[2], tandis que le gouvernement britannique a lancé une consultation pour restreindre l’usage des téléphones portables à l’école dans le cadre d’une stratégie plus large de protection de l’enfance. L’Italie semble être le prochain pays sur la liste[3].

Le message est clair : il n’est plus acceptable de laisser les mineurs errer librement en ligne, car l’environnement numérique n’a clairement pas été conçu pour eux.

Comment fonctionne la vérification de l’âge en Europe selon

Le 14 juillet 2025, la Commission européenne a publié ses lignes directrices officielles sur la protection des mineurs en ligne, conformément à l’article 28 du Digital Services Act (DSA)[4]. Pour la première fois, Bruxelles a défini une approche structurée de l’ ‘assurance d’âge’, appelant les plateformes à adopter des mesures de vérification de l’âge robustes, proportionnées et respectueuses de la vie privée, afin de protéger les utilisateurs en dessous d’un certain âge des contenus réservés aux adultes, tels que la pornographie, les jeux d’argent et les contenus violents.

Ces lignes directrices distinguent trois approches principales :

  1. L’autodéclaration, reposant entièrement sur l’affirmation de l’utilisateur qu’il a l’âge requis.

  2. L’estimation de l’âge, utilisant des moyens techniques comme l’analyse comportementale ou biométrique pour déterminer si un utilisateur appartient à une certaine tranche d’âge.

  3. La vérification de l’âge, le moyen le plus sûr et le plus précis, puisqu’il repose sur des attributs d’identité vérifiés et des identifiants fiables, plutôt que sur l’autodéclaration.

C’est vers cette dernière méthode que travaille la Commission européenne. Elle souligne que tout mécanisme d’assurance d’âgedoit respecter le droit européen de la protection des données, en particulier les principes de minimisation des données et de « privacy by design » du RGPD. Les systèmes de vérification de l’âge ne doivent pas exposer les mineurs à des risques supplémentaires, ni utiliser des outils de surveillance ou de collecte massive de données[5]. C’est dans ce cadre que le modèle européen de vérification de l’âge a été développé.

Un blueprint pour un Internet plus sûr. Vers une approche harmonisée dans l’UE

Pour soutenir l’harmonisation des systèmes de vérification de l’âge en Europe, la Commission a publié un blueprint open source et “white-label”, facilement personnalisable par tout État membre[6]. L’initiative soutient l’article 28(1) du DSA (« Protection des mineurs en ligne »)[7], en offrant une stratégie commune permettant aux plateformes de vérifier efficacement l’âge des utilisateurs d’une manière simple et respectueuse de la vie privée[8].

Au cœur du blueprint se trouve un principe : les utilisateurs peuvent prouver qu’ils ont plus d’un certain âge sans révéler leur identité. Au lieu de fournir une carte d’identité, un document ou une date de naissance, ils présentent un jeton anonymisé « Oui/Non » (Proof of Age). Pas de traçage, pas de profilage comportemental, pas de bases de données massives sur les informations personnelles des enfants.

En octobre 2025, quelques mois après la première version du blueprint, la Commission européenne a publié une version améliorée incluant de nouvelles options d’inscription, telles que l’utilisation des identités électroniques (eIDs), des passeports et des cartes d’identité nationales pour générer des preuves d’âge. Cela a rendu le système beaucoup plus accessible et aligné sur les travaux en cours relatifs à la Digital Credentials API[9].
Les processus d’évaluation de l’âge deviennent ainsi plus simples, tout en permettant à chaque État membre d’intégrer le modèle dans ses solutions nationales.

Fonctionnant comme une application autonome, le blueprint reflète de nombreuses fonctionnalités du futur European Digital Identity Wallet (EUDI Wallet), le système européen d’identité numérique attendu d’ici fin 2026.

La révolution de l’EUDI Wallet. Tester la prochaine identité numérique européenne

Conçu pour simplifier les interactions numériques à travers l’Europe, le cadre réglementaire eIDAS – récemment révisé pour établir l’Identité numérique européenne – prévoit la création d’au moins un EUDI Wallet par État membre[10].

Le Wallet permettra d’accéder à des services publics et privés dans toute l’UE : services gouvernementaux, ouverture de comptes bancaires, paiements, signatures électroniques et plus encore[11]. Il permettra également aux utilisateurs de contrôler quelles données personnelles ils choisissent de divulguer et quand, grâce à des attributs certifiés cryptographiquement et sélectionnables.

Pour reprendre un slogan bien connu : All Your Data. All Yours.

De plus, comme indiqué dans les lignes directrices du DSA, chaque État membre devra fournir au moins un EUDI Wallet d’ici fin 2026[12]. Le Wallet pourrait permettre aux utilisateurs de prouver des attributs spécifiques, comme leur âge, de manière sélective et sécurisée, en utilisant des attributs signés cryptographiquement plutôt que des documents d’identité classiques.

En bref, ce système vise à minimiser l’exposition des données tout en maximisant la confiance. Pour la vérification de l’âge, il pourrait devenir la méthode par défaut sur notre continent.

Ce qui est en jeu. Défis et enseignements

La dynamique est indéniable : l’Europe avance vers une ère où les mineurs auront besoin d’outils fiables et respectueux de la vie privée pour prouver leur âge et accéder en toute sécurité à certains services en ligne, notamment les réseaux sociaux et d’autres environnements à haut risque. [13]Mais la route est loin d’être simple.

Dans son Observation générale n° 25 (2021)[14] le Comité des droits de l’enfant de l’ONU a souligné que l’environnement numérique a un impact profond sur la vie des enfants. Il peut créer de nouvelles opportunités pour la réalisation de leurs droits, mais aussi de nouvelles voies pour l’exploitation et les abus. Les États doivent donc veiller à ce que la régulation numérique respecte les droits des enfants, y compris le droit à l’information, à l’éducation, à la culture, aux loisirs, à l’expression et à la vie privée – et que les plateformes adoptent des mesures de sécurité solides intégrées dès la conception.

Toutes les plateformes ne sont pas conçues pour les jeunesse utilisateurs. En même temps, chaque enfant devrait avoir le droit d’accéder au monde numérique sans être ciblé par des acteurs malveillants ou exposé à des contenus dangereux. Le futur European Digital Identity Wallet (ID Wallet), attendu dès 2027, pourrait aider les plateformes à respecter les exigences d’age assurance tout en favorisant un environnement numérique plus sûr, plus respectueux de la vie privée et plus adapté aux enfants.

La bataille réglementaire est loin d’être terminée. Mais les évolutions de la régulation des données dans l’UE montrent clairement la direction prise : le Far West numérique fait progressivement place à un cadre européen plus structuré et plus respectueux des droits.

Par Priscilla Colaci



[1] Johar, A. (2026, February 3). Spain plans youth social media ban. Mobile World Live. https://www.mobileworldlive.com/europe/spain-plans-youth-social-media-ban/.

[2] Marchal, L. (2026, January 29). Listen: Is it realistic to ban kids from social media? EUobserver. https://euobserver.com/200657/listen-is-it-realistic-to-ban-kids-from-social-media/; Ziady, H. (2026, February 3). 'We will protect them from digital Wilde West'. Another country will ban social media for under-16s. CNN Businesshttps://edition.cnn.com/2026/02/03/tech/spain-under-16-social-media-ban-intl

[3] Donkin, C. (2026, January 20). UK mulls following Australian child social media ban. Mobile World Live. https://www.mobileworldlive.com/europe/uk-mulls-following-australian-child-social-media-ban/; Desmarais, A. (2025, November 17). The age verification era: Which EU countries are restricting access to adult sites? Euronews. https://www.euronews.com/next/2025/11/17/the-age-verification-era-which-eu-countries-are-restricting-access-to-adult-sites.

[4] These guidelines describe the measures that the Commission considers that providers of online platforms accessible to minors should take to ensure a high level of privacy, safety and security for minors online, in accordance with Article 28(1) of Regulation (EU) 2022/2065”. Commission publishes guidelines on the protection of minors. (n.d.). Shaping Europe’s Digital Future. https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/library/commission-publishes-guidelines-protection-minors.

[5] Ibidem. Accuracy, Reliability, Robustness, Non-Intrusiveness and Non-discrimination are the key factors that providers of online platforms accessible to minors should consider when adopting the age verification method. On this also Articles 28, 34, 35 DSA and recital 71 DSA, as well as Articles 5(1)[c], 8, 25 GDPR.

[6] The EU approach to age verification. (n.d.). Shaping Europe’s Digital Future. https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/eu-age-verification.

[7] Regulation (EU) 2022/2065 of the European Parliament and of the Council of 19 October 2022 on a Single Market for Digital Services and Amending Directive 2000/31/EC (Digital Services Act). (2022). https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2022/2065/oj/eng.

[8] A full tutorial of how Age Verification Blueprint works is available at this link: https://youtu.be/ULFTrTznG7Y?si=KRWOtByh1l6Gbtf5.

[9] The EU approach to age verification. (n.d.). Shaping Europe's Digital Future. https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/eu-age-verification

[10] L’article 5(1) dispose que : "For the purpose of ensuring that all natural and legal persons in the Unione have secure, trusted and seamless cross-border access to public and private services, while having full control overt their data, each Member State shall provide at least one European Digital Identity Wallet within 24 months of the date of entry into force of the implementing acts [...]", Article 5a to 5f - eIDAS 2 text. (n.d.). https://www.european-digital-identity-regulation.com/Article_5a_(Regulation_EU_2024_1183).html. Pour le texte intégral : Regulation (EU) 2024/1183 of the European Parliament and of the Council of 11 April 2024 amending Regulation (EU) No 910/2014 as regards establishing the European Digital Identity Framework. (2024, April). European Union. https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1183/oj

[11] Le Portefeuille EUDI est le résultat de quatre projets pilotes à grande échelle lancés en avril 2023 pour tester et déployer cette approche de vérification de l’âge de manière sécurisée. Les projets pilotes visaient à explorer comment le Portefeuille numérique pourrait améliorer la vie numérique des Européens. Pour en savoir plus, rendez-vous sur: https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/eudi-wallet-implementation; https://commission.europa.eu/topics/digital-economy-and-society/european-digital-identity_en; https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/library/commission-publishes-guidelines-protection-minors; and https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1183/oj.

[12] Commission publishes guidelines on the protection of minors. (n.d.). Shaping Europe’s Digital Future. https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/library/commission-publishes-guidelines-protection-minors

[13] Dans le cadre des premières actions d’enquête visant l’Apple App Store et Google Play, Snapchat et YouTube, au titre du DSA, la vice-présidente exécutive chargée de la souveraineté numérique, Henna Virkkunen, a déclaré : We will do what it takes to ensure the physical and mental well-being of children and teens online. It starts with online platforms. Platforms have the obligation to ensure minors are safe on their services – be it through measures included in the guidelines on protection of minors, or equally efficient measures of their own choosing […]. .

[14] Committee on the Rights of the Child. (2021). Convention on the  Rights of the Child: General comment No. 25 (2021) on children’s rights in relation to the digital environmenthttps://docstore.ohchr.org/SelfServices/FilesHandler.ashx?enc=yxAGYTHP5cuVJcGAiqi5euEP%2FNt2gUesUpna7S1EIexrZEG3CjDR%2BQ%2F2J4h%2B2grTLzoWZgAUTh7KZMq%2Fyxdqyw%3D%3D